le mot de Guy Chapouillié, président d’honneur

jeudi 2 février 2017 par roger

Je ne sais pas si le cinéma nous rend meilleurs, mais il est à prendre au sérieux car, pour chaque spectateur, il se passe souvent autre chose que ce que les chroniqueurs en disent. En effet, tout film est un sujet pensant qui pose maintes questions, qui invite au dialogue, à la réfutation, à l’approbation, à l’imitation, il plonge aussi dans la détresse jusqu’au traumatisme ; il fait advenir des choses qui bouleversent jusqu’à inscrire en nous des expériences fondatrices. Et les films peuvent bien emprunter la procédure de fiction ou celle du documentaire, à la fin c’est toujours la même chose, il faut monter en film les éléments fixés, suivant l’ordonnancement d’un point de vue. Aussi, chaque film milite, soit pour changer le monde, soit pour le conserver en l’état ; il est le prolongement de notre morale, de notre imagination, de notre corps dans le monde.

Pour ma part, de film en film, l’expérience du cinéma a souvent décidé de ma vie, telle la découverte du film Les dupes de Tewfik Salah (1971) qui m’a bouleversé et fait prendre conscience du drame des palestiniens, chassés de leur terre sans que personne n’ait le souci de les accueillir ou de les soutenir. Depuis ce jour, j’ai la conviction que le cinéma peut être un rempart contre l’oubli et qu’il est une des grandes forces patrimoniales de l’humanité qui a la capacité de suivre et sédimenter au mieux les éléments de notre identité en mouvement. Or, la portée de la mémoire n’a pas de prix car il faut commencer à la perdre, ne serait-ce que par bribes, pour se rendre compte qu’elle nourrit notre cohérence, notre action, nos sentiments.
Et si l’oubli de ceux qui nous ont fondés l’emporte, l’ignorance et le chacun pour soi s’installent dans la violence et la dévastation. Aussi, faire des films et les diffuser est un combat que des cinéastes palestiniens, hommes et femmes, mènent de mieux en mieux pour sauver le patrimoine et la cohérence de leur peuple. Ils savent que la meilleure manière de résister aux images des autres est de regarder les leurs et d’en faire.

3000 nuits, le film de Mai Masri, vient s’ajouter à cette résistance telle une lumière venue du plus profond des prisons israéliennes où Layal, une jeune institutrice de Naplouse, condamnée à 8 ans de prison pour un attentat dans lequel elle n’est pas impliquée, partage la cellule d’israéliennes condamnées de droit commun. Elle découvre qu’elle est enceinte et décide de garder l’enfant qui va grandir derrière les grilles. Loin d’être une plainte, c’est un chant d’amour et d’espoir où les palestiniennes sont porteuses de vie dans un monde de mort.

C’est de cette vie que le festival veut témoigner contre l’oubli, par la présentation de films qui sont autant d’indicateurs du degré d’évolution et de l’identité même du peuple palestinien.


Guy Chapouillié, professeur émérite et cinéaste.
janvier 2017


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