Le mot de Guy Chapouillié président d’honneur

mercredi 28 février 2018 par roger

J’aime le dire et le redire, de film en film, l’expérience du cinéma a souvent décidé de ma vie. Je ne sais s’il m’a rendu meilleur, mais il a transformé et transforme encore mon rapport au monde au point où j’éprouve souvent un effroi singulier lorsque ma mémoire personnelle trouve dans les films des connivences et des oppositions avec la mémoire sociale et historienne.


Il y a là une force vertigineuse, troublante, au risque de ceux qui sont en quête de la vérité et de ceux qui cherchent à la brouiller. Sans la condamner, il faut savoir que la mémoire a une certaine prétention de fidélité à l’égard de la chose vécue, alors qu’elle n’échappe pas à une représentation subjective puisqu’elle donne la trace présente de ce qui est absent puisque passé, dans des contextes historiques souvent différents. Cet enchevêtrement avec l’imagination n’empêche pas la mémoire d’être envisagée comme l’une des dimensions constitutives de l’identité collective aux côtés de l’intelligence, de l’imagination, des sens, pour avancer dans la connaissance critique du monde. Alors, aucun des moyens dont l’homme est pourvu ne doit être négligé, le cinéma en particulier qui ne cesse de nous parler de quelqu’un ou de quelque chose et qui est l’objet d’un combat permanent pour fixer ou faire l’histoire.


Le cinéma palestinien témoigne de cette prise de conscience et fait feu de tout bois pour faire vivre, vivre vraiment, un peuple du temps présent, à l’image du film « Wajib - L’invitation au mariage » d’Annemarie Jacir où le conflit majeur se passe dans l’habitacle d’une voiture qui sert à visiter les destinataires des invitations et qui offre un huis clos où le père et le fils parlent vrai, s’engueulent, loin des gestes et des paroles figées de la tradition. Le père n’a jamais quitté la Palestine et vit concrètement la dévastation progressive de l’occupation qui l’oppresse, mais il n’a pas abandonné la terre. Le fils vit en Europe avec la fille d’un représentant de l’OLP, toujours attaché à la Palestine, mais de loin, pas mal coupé de la réalité de son peuple. La plupart des questions qui font la cause palestinienne sont là et le débat contradictoire qui leur répond ressemble à un cri à deux voix qui me bouleverse. Au fond, l’habitacle est l’espace métaphorique de celui de la Palestine qui n’a plus rien de vital et qui pousse à la révolte. Il y a là deux corps qui me paraissent familiers, mais tels que je ne les vois jamais dans la vie ordinaire. Deux corps vocaux qui m’interrogent, qui m’auscultent, qui délimitent l’espace, mesurent le temps ; ils sont les agents majeurs du potentiel palestinien et des possibilités conceptuelles du cinéma, car ils mènent des actions qui nous rappellent le monde réel ou quelque chose d’approchant. Ne dit-on pas que l’homme et la femme se reconnaissent à leurs actes ?


C’est de ces gestes et de ces paroles en films dont Ciné-Palestine se préoccupe, afin de témoigner du degré d’évolution d’un peuple au combat pour ses droits. Un combat pour la construction d’une mémoire de la vérité qui pourrait constituer un guide pour le cinéma.

Guy Chapouillié
Professeur Emérite
Cinéaste
Président d’honneur de Ciné-Palestine






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